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André GIDE – Superbe lettre sur sa relation avec Madeleine Rondeaux (1892)

Lettre autographe signée adressée à Élie Allégret, qui a été un temps son précepteur avant de devenir son ami – La Roque, 28 octobre 1892 – 8 pp. in-8, à l’encre violette.

 

« Tu ne vas rien y comprendre sinon que la situation est plus embrouillée que jamais ; c’est comme un nœud coulant qu’on veut défaire en tirant dessus. »

 

Réservé

André GIDE (1869 – 1951) – Écrivain, Nobel 1947

Lettre autographe signée adressée à Élie Allégret, qui a été un temps son précepteur avant de devenir son ami – La Roque, 28 octobre 1892 – 8 pp. in-8, à l’encre violette.

Importante et longue lettre sur sa relation compliquée avec sa cousine Madeleine, alors qu’il est âgé de 23 ans

« Mon cher ami,

Nous avons reçu à La Roque, pendant que ma tante Démarest et mes trois cousines étaient encore ici, l’excellente lettre de Madame Allégret ; je crois que maman l’a déjà remerciée, remercie la encore pour moi de toutes les nouvelles qu’elle nous donne ; remercie la de notre part à tous. Déjà dans le journal des missions nous avions pu parfois vous suivre, mais ce n’est pas si bon que de recevoir quelque chose d’écrit pour soi.

Voilà plus d’une semaine que nos hôtes sont partis ; nous nous sommes retrouvés tous deux seuls maman et moi, un peu tristes et un très anxieux. Les évènements tout intimes dont je t’avais parlé à Paris et qui nous avaient troublés si fort Madeleine et moi, ont repris de plus belle pendant ces vacances et nous ont émus encore plus. Je ne puis te donner de détail de ces petits faits qui ne disent rien, car ils n’importent que par les émotions qu’ils révèlent. Ce qu’ils ont révélé, c’est l’impossibilité de nous oublier, quelques efforts qu’elle ait tentés pour le faire. Pour « se faire une raison » comme on dit.

Cette raison l’écarte de moi, et les deux tantes Rondeaux et Démarest l’encouragent. Mon cousin Démarest qui nous connaît fort bien, maman qui nous voit de près croit qu’il y aurait folie, et témérité presque à tenter un autre mariage, où Madeleine voudrait se jeter les yeux fermés pensant y trouver le bonheur et l’assurance de l’avenir, sinon pour elle, au moins pour ses frères et sœurs, et se reposer après tant de luttes, dans le sentiment du devoir accompli. Je ne sais si tu comprends tout cela, la « cause cachée » de toutes ces résolutions qui ne s’expliquent que lorsqu’on connait parfaitement le caractère de Madeleine.

Quand il a fallu nous dire adieu, nous avons compris que nous nous aimions plus profondément que jamais, Madeleine, sitôt après, tout en m’annonçant la possibilité d’un mariage pour elle (précisément un candidat s’est présenté) car elle regarde une union avec moi comme une folie, m’a écrit une lettre navrée, plus intime, plus douce que jamais. Enfin comme un aveu. Après une telle lettre, maman regarde un autre mariage comme impossible, etc, etc.. Tu ne vas rien y comprendre sinon que la situation est plus embrouillée que jamais ; c’est comme un nœud coulant qu’on veut défaire en tirant dessus.

Mais je crois que tout est sur le point de se résoudre, et favorablement pour moi. D’ici là tu penses bien que je n’ai plus la tête à moi ; je ne peux plus ni dormir, ni penser à autre chose. J’aurais aimé te montrer cette lettre de Madeleine. Elle t’en aurait plus dit que tous mes griffonnages. Si j’ai le temps, je t’en copierai un passage. Dans quelques jours je regagne Paris ; maman m’y rejoindra sitôt après. De Paris, je vais à Nancy, où je dois faire mon service dans la pire des casernes, paraît-il. Cela n’a rien de bien réjouissant, mais l’autre affaire m’inquiète tant que je ne pense pas beaucoup à cela. Je suis assez éreinté par ces anxiétés et par un travail assez soutenu, auquel je m’étais livré d’abord. Pour penser peut-être ne pas être accepté au dernier, au suprême conseil de révision. Je ne sais s’il le faut souhaiter, et je ne fais pour cela jouer aucune « protection » pour ou contre.

À La Roque tout s’est passé comme tout passe, et comme les autres années. Nous avons lu ; le soir je jouais du Schumann « pour faire penser » les autres. Tu nous connais, tu sais que nous pouvons être à la fois très fous et très sérieux. Madeleine et moi nous avons lu beaucoup de Leibniz et de Spinoza, à haute voix, du Balzac et du Dickens. Avec Mademoiselle Siller en allemand du Goethe. Le grand jeu a été de faire voguer les parapluies sur la Douve. Voilà, tout à peu près.

Adieu. La perspective d’un départ proche m’inquiète beaucoup car je voudrais finir un travail commencé et j’ai tant de choses à lire. Je pense à toi très souvent. Je voudrais que tu me rappelles au bon souvenir de ta compagne et que tu dises bien des choses aimables aux Teisserès si tu te trouves alors près d’eux. Au revoir Je te copie sur l’autre page quelques lignes de la lettre dont je te parlais et suis toujours bien fidèlement ton ami.

[Gide recopie à la suite la lettre de Madeleine, avant de conclure]

« Depuis Arcachon, depuis le moment où j’ai compris qu’il fallait vraiment nous séparer et où dans mon chagrin, il m’a semblé que tout mourait en moi, même la foi religieuse, j’ai essayé de toutes mes forces de ne plus penser à toi. Je n’ai pas pu. Ce dernier séjour à la Roque, m’a fait sentir que je t’aimais toujours autant, et de tendresse infinie. Nos goûts, nos sentiments sont demeurés profondément semblables, même lorsqu’en apparence nous paraissions différer.

Je me suis rendue compte maintenant, que si j’ai eu quelque influence sur ton cœur, sur ta vie morale, mon esprit a été développé, formé par toi, et que c’est à toi que je dois bien des joies intellectuelles, inconnues à beaucoup de femmes. Moi aussi, lorsque pour un moment je ne me dis pas le désespérant « il ne faut plus »  je suis près de toi dans une grande paix ; le passé n’a plus d’amertume ; il me paraît presque continuer dorénavant autour de nous, en nous ; les inquiétudes de l’avenir s’atténuent ; je me sens plus ou moins moi-même. Je suis contente et tranquille, même lorsque tu n’es pas là. Si seulement je sens comme en ce moment, que nous sommes toujours ensemble. »

Ah fais des vœux pour nous, mon ami et des prières.

Je suis ton André »

 

Sur la relation avec Madeleine : après avoir refusé d’épouser André Gide, sa famille s’opposant également à cette union, Madeleine Rondeaux deviendra finalement l’épouse de son cousin en octobre 1895.

Élie Allégret (1865-1940) est un pasteur protestant missionnaire en Afrique, il a du recevoir cette lettre alors qu’il se trouve avec son épouse, Suzanne, à la station missionnaire de Talagouga, au Gabon, depuis mai 1892.

En 1885, alors qu’il étudiait à la faculté de théologie protestante de Paris, il fut invité par Juliette Rondeaux, veuve de Paul Gide et mère d’André Gide, au château de La Roque-Baignard pour devenir le précepteur de son fils et diriger à la fois ses lectures et son éducation religieuse. Élie Allégret est notamment le père de Marc et de Yves Allégret et le grand-père de l’actrice Catherine Allégret.

 

Légères brunissures en marge du premier double feuillet, voir photos.