Jacques PRÉVERT – Superbe lettre adressée à Trauner pendant la guerre
Lettre autographe signée Jacques adressée à Alexandre Trauner et son épouse – [Saint-Paul-de-Vence, début 1941] – 4 pp. in-folio, charmante petite collette à motifs floraux polychrome collée en marge de la première page.
« J’attends que les jours passent et qu’il en arrive de meilleurs…
C’était quelquefois si joli avant… »
Vendu
Jacques PRÉVERT (1900 – 1977) – Poète et scénariste
Lettre autographe signée Jacques adressée à Alexandre Trauner et son épouse – [Saint-Paul-de-Vence, début 1941] – 4 pp. in-folio, charmante petite collette à motifs floraux polychrome collée en marge de la première page.
« J’attends que les jours passent et qu’il en arrive de meilleurs…
C’était quelquefois si joli avant… »
Superbe lettre affectueuse et nostalgique à ses amis Trau et Sari
«Mes chers Trau et Sari… …
….cette lettre commence comme tant d’autres lettres ni envoyées ni écrites par ces mots très simples deux points à la ligne : je ne peux écrire de lettres que très difficilement m[ais]
Je pense à vous et à d’autres… J’y pense beaucoup… et souvent…
Ça m’emmerde personnellement que vous soyiez emmerdés et de ne pouvoir rien y faire. Je dirais même que ça me fait chier… voilà… À part cela, j’ai des fois des télégrammes de Pierre [son frère, Pierre Prévert]… ils sont au Maroc, et ils profitent des événements pour faire sûrement un beau voyage… à cause de cela je suis content.
… pour le fameux télégramme de Langlois, je crois qu’il est pavé de bonnes intentions… mais comme ce sont de bonne intentions absolument incompréhensibles, je n’y peux rien… Je n’ai jamais songé à remonter travailler à Paris…bien que j’aimerais bien voir Janine [sa première épouse Janine Loris, née Tricotet] et ma mère, et que c’est triste la vie qu’ils ont sûrement là-bas.
Moi je suis malade, et je travaille et je me demande si je me reposerai un jour… Je veux dire ne rien faire d’autre qu’un travail simple avec des amis qu’on aime… parce qu’heureusement malgré tout ça existe…
… Les événements se suivent, se poursuivent, et sont comme ils sont… Je persiste à penser que le printemps et l’été qui viendra peut-être derrière arrangeront les choses… elles en ont fort besoin…
Je me demande comment vous bouffez… Comment vous ne crevez pas de froid… Évidemment je ne me lève pas pour y penser la nuit… mais souvent je ne dors pas et j’y pense, et cela m’ennuie…
Le scénario est solide, et s’il y avait mille scènes ça arrangerait un peu les entournures de Tino Rossi qui ne chante « paraît-il » pas très bien mais qui joue encore beaucoup plus remarquablement mal…
Le film est un peu retardé… il est toujours question, cher Monsieur Trau, de vous, et même en douce d’une supervision technique de Schuftan [Eugen Schüfftan, chef de la photographie et technicien de cinéma, il avait été responsable des effets spéciaux de Metropolis et avait fui l’Allemagne nazie] avec Page comme premier et ainsi de suite… m[ais] ce sont des rêves d’enfant…
excuse-moi, Sari, de parler de cinéma… m[ais] on ne peut p[as] toujours parler de fromage de chèvre et de café crème avec sucre etc. etc. etc., de de qui met aujourd’hui l’eau à la bouche des moins gourmands… …et quoiqu’il arrive, jamais je ne mangerai d’éléphant… Ici il fait beau aujourd’hui mais dep[uis] trois jours il pleuvait….
Nous vivons comme des princes de Galles et on m’apporte encore… le petit déjeuner au lit… …J’ai toujours eu de la chance et maintenant en plus j’ai même de l’insomnie. Les choses sont comme vous le voyez justement réparties…
On pense à vous… je le répète, on parle de vous… c’est un fait… quand on se reverra ce sera une fête, le fait est là… !
Reçu des nouvelles de Kozma qui ne joue pas de piano parce qu’à Palavas-les-Flots il y a paraît-il 13 au-dessous de zéro dans sa chambre… et puis aussi peut-être qu’il n’y a pas de piano…
Il y a une chanson qui dit… « mon âne… mon âne a bien mal à la tête » et cet âne c’est moi… Il y en a une aujourd’hui qui dit « mon éléphant et sa Jeanne ont bien froid un peu partout » et ces deux-là c’est vous.
Voilà… Je vais me coucher… Il y a Loup qui est ce soir triste et fatigué… Il y a aussi Savitri qui joue de la guitare pour me consoler… et puis Nico qui s’est cassé le bras et qui l’a dans le plâtre… et puis en face à l’hôtel de la Colombe d’or un perroquet de toutes les couleurs et déplumé… Gabin va partir en Amérique et voulait m’emmener… mais moi je reste ici… J’attends que les jours passent et qu’il en arrive de meilleurs…
C’était quelquefois si joli avant…….
Je vous embrasse mes chers petits enfants…et vous donne rendez-vous à Brest (à l’auberge) du Cheval noir…[lieu de bombance pour l’équipe pendant le tournage de Remorques à Brest, particulièrement apprécié par Prévert]
Votre ami qui ne vous oublie pas…
Et qui va bien encore surtout si les nouvelles sont meilleures.
Jacques
P.S : je suis très content d’avoir reçu cette lettre signée Trauner et d’y répondre… »
Au début de la guerre, Prévert s’est installé en Provence, où se déroule le tournage du film Le Soleil a toujours raison, de Pierre Billon, avec pour assistant réalisateur Lou Bonin. Le scénario est coécrit par Jacques Prévert et Pierre Billon, Alexandre Trauner se charge des décors, Vladimir Kosma de la musique et Louis Page de la photographie. Le rôle principal est tenu par Tino Rossi, Charles Vanel, Micheline Presle et Pierre Brasseur font partie également de la distribution, ainsi que Nicolas Amato et Claudie Carter, la nouvelle compagne de Prévert. Le film est tourné en 1941 mais ne sortira qu’en 1943.
Alexandre Trauner (1906-1993) est arrivé en France en 1929 et devient chef décorateur en 1937. Au cours de sa longue carrière internationale, il sera amené à collaborer avec les plus grands réalisateurs, on lui doit notamment les décors de la plupart des films majeurs de Marcel Carné : Drôle de drame, Le Quai des brumes, Hôtel du Nord, Le jour se lève, Les Enfants du Paradis, mais aussi ceux du Don Giovanni de Joseph Losey, de L’Homme qui voulut être roi de John Huston, de La Garçonnière de Billy Wilder, etc.
Alexandre Trauner est enterré dans le petit cimetière d’Omonville-la-Petite (Manche), aux côtés de son ami Jacques Prévert.
Sur le télégramme d’Henri Langlois : Yvonne Domès, dite Claude Bacheville, collaboratrice d’Henri Langlois à la Cinémathèque française, avait envoyé le 8 janvier 1941 à Alexandre Trauner le télégramme suivant : « Langlois vous prie de faire nécessaire pour empêcher retour Jacques ».
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