Paul VALÉRY, face à un dilemme cornélien avant son élection à l’Académie
Lettre autographe signée adressée à un « cher ami » – Bruxelles, [3 novembre 1925] – 3 pp. ½ in-8.
« Ceci m’est dur à écrire. Je fais ce qui me choque et me peine. Je me porte, ou plutôt, je suis porté vers le fauteuil France. »
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Paul VALÉRY (1871 – 1945) – Écrivain et poète
Lettre autographe signée adressée à un « cher ami » – Bruxelles, [3 novembre 1925] – 3 pp. ½ in-8.
Importante lettre relative à son élection à l’Académie
« Mon cher ami,
Ceci m’est dur à écrire. Je fais ce qui me choque et me peine. Je me porte, ou plutôt, je suis porté vers le fauteuil France. Quand je me suis vu évincé avant le combat par le coup de partie que vous savez, j’ai résolu de me retirer. Une demi douzaine de mes partisans étaient contraints de m’abandonner.
Rien de plus ordinaire, sans doute, que ces catastrophes qui sont aussi essentielles aux élections de l’Académie qu’elles l’étaient aux tragédies classiques. Mais j’ai néanmoins été frappé, en considérant l’ensemble de la situation, de l’étrange inégalité des appétits à l’égard des divers fauteuils. Le d’Haussonville était comme favori, et l’objet d’une concupiscence multiple et compliquée. Les autres semblaient n’attirer que le plus petit nombre de prétendants.
J’en ai conclu que la nouvelle candidature qui altérait si dangereusement ma position avait été dirigée contre l’indésirable que je puis être. Cette distinction m’honore. J’ai donc été sur le point d’écrire une lettre très facile, quand il m’a été formellement demandé de répondre à l’élégante manœuvre par un mouvement sur l’échiquier.
On m’a donné pour me persuader, bon nombre de raisons dont la plus substantielle était que je n’avais rien à perdre ; la plus subtile étant que je nuisais le moins du monde aux candidats déjà déclarés pour le fauteuil de France. On me disait que le succès d’aucun des deux n’était en l’état rien moins qu’assuré.
Mais moi, j’ai ressenti très désagréablement l’idée d’entrer en compétition avec l’un et l’autre Bérard. Je les connais à peine, mais ce peu m’a montré des hommes très aimables et fort distingués, chacun selon sa nature. J’ajoute que l’un d’eux m’a donné un ruban, et que je ne suis pas sans mémoire.
– J’ai dit tout ceci. J’ai dit bien autre chose. J’ai dit que je savais combien j’allais heurter vos sentiments et contrarier vos souhaits ; et quel ennui, au sens le plus fort du mot, j’allais éprouver si je cédais à la suggestion…
Je suis donc horriblement gêné vis-à-vis de moi-même, plus encore que je ne le suis vis-à-vis de vous. Ce n’est pas dire peu. L’occasion de l’Académie m’a valu de vous connaître et de trouver en vous l’appui le plus constant, le plus amical, le plus net. Je me disais que c’était là le véritable bénéfice de ces commerces, et que rencontrer quelques esprits de qualité, faire d’heureuses découvertes valait bien qu’on se risquât assez loin de soi. La véritable Académie est selon moi, une compagnie toute naturelle mais la véritable n’est sans doute pas la réelle, puisque me voici, aimant votre esprit, votre humeur, votre manière de voir et de juger, en un mot, votre genre d’être libre et humain. – amène, induit, presque contraint à traverser vos désirs et à faire figure d’adversaire.
Vous n’imaginez pas à quel point je suis péniblement affecté. »
Paul Valéry écrit depuis Bruxelles, où il a été invité par le Dr Willy Schuermans, par l’intermédiaire d’André Gide, pour une conférence qui a lieu le 2 novembre. Il y croise également Franck Flausch, puis sera de retour à Paris le 6.
Henri de Régnier et René Boylesve avaient été les instigateurs de la candidature de Paul Valéry à l’Académie, épaulé par l’abbé Bremond. Le premier sera choisi par Valéry pour être l’un de ses deux parrains à l’Académie, l’autre étant Jean Cambon.
Dans un premier temps Paul Valéry s’était présenté au fauteuil d’Haussonville, mais le 6 novembre, il se ravise et se déclare également candidat au fauteuil d’Anatole France, avant de changer une nouvelle fois d’avis, le 12, en renonçant à briguer le fauteuil d’Haussonville, conseillé en cela par le maréchal Foch et Louis Barthou.
Dans ces lignes, Valéry exprime une gêne sincère à opérer ce « mouvement sur l’échiquier », tenant toujours rancune à Anatole France, dont il va devoir faire l’éloge, pour avoir refusé à son ami Mallarmé la publication de l’Après-midi d’un faune dans le 3e Parnasse Contemporain en 1874.
Ce 12 novembre, plusieurs candidats avaient également retiré leur candidature au fauteuil du comte d’Haussonville : Tancrède Martel avait reporté sa candidature sur le fauteuil de Maurice Barrès et Pierre Lasserre s’était purement et simplement désisté, les appuis pour Auguste de la Force étant sans doute trop solides. L’élection eut lieu le 19 novembre, Paul Valéry fut élu au 4e tour avec 17 voix, contre Victor et Léon Bérard, Bertrand au fauteuil de Barrès et le duc de la Force au fauteuil d’Haussonville.
La cérémonie de réception aura lieu le 23 juin 1927, sous la présidence de Gabriel Hanotaux. Cette cérémonie est restée célèbre dans les annales de l’Académie. Paul Valéry, en effet, réussit ce tour de force de faire l’éloge de son prédécesseur sans prononcer une seule fois son nom !
Bon état, voir photos.

