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Sacha GUITRY et la « magnifique toile » offerte par son ami Claude MONET

Deux lettres autographes signées adressées à Claude Monet – Paris, 28 mars 1918 et s.d. – 3 pp. ½ in-folio.

 

« De loin, je pense à vous sans cesse, à vous qui êtes pour moi le modèle des hommes. »

Sacha GUITRY (1885 – 1957) – Dramaturge et réalisateur

Deux lettres autographes signées adressées à Claude Monet – Paris, 28 mars 1918 et s.d. – 3 pp. ½ in-folio.

Au sujet d’un tableau offert par Claude Monet, au cœur d’un litige entre Sacha Guitry et Charlotte Lysès

1/ « Monsieur Monet,

C’est avec une peine infinie et un étonnement sans bornes que je viens d’apprendre que la magnifique toile que vous nous aviez donnée vient de vous être retournée.

Dans l’état actuel des choses ma femme n’avait pas le droit d’agir de la sorte – elle l’avait moins encore moralement.

J’aurais préféré que vous ne fussiez pas mêlé à tout cela. Mais je suis, hélas ! obligé de vous dire que je suis étranger au geste qu’elle a fait. L’idée de vouloir diminuer ce qu’on appelle la communauté n’est pas digne d’elle – ni de moi. Elle allègue la crainte de voir vendue votre toile. Cela Monsieur Monet, je ne l’admets pas. Je me révolte à la pensée que cette idée pourrait vous venir à l’esprit. Vous savez le respect profond et l’admiration tendre que j’ai pour vous et je vous donne ma parole d’honneur que cette toile n’était pas en danger. Ma femme a cru devoir rompre il y a quatre ans de cela un bonheur que j’avais établi et qui était exemplaire. Elle demande aujourd’hui le divorce que par respect pour elle je n’avais pas alors demandé. Mal guidée, elle le fait d’une façon inélégante et douloureuse. Et cependant je ne lui en veux pas. Je conserve le souvenir de son dévouement pour moi. Gardez lui toute votre affection, Monsieur Monet, car elle la mérite par toutes les qualités rares qu’elle possède et par la tendresse très grande qu’elle vous porte – mais conservez moi tout de même un coin dans votre cœur et dans votre estime, Monsieur Monet, car j’en suis digne je vous jure.

De loin, je pense à vous sans cesse, à vous qui êtes pour moi le modèle des hommes.

Je vous embrasse tendrement et respectueusement.

38 rue Scheffer

[P.S.] après 10 ans de séparation, je suis réconcilié avec mon père. J’en suis très heureux [Lucien Guitry était fâché avec son fils depuis sa liaison avec Charlotte Lysès, la brouille dura plusieurs années. Le père et le fils se réconcilieront en février 1918, à l’occasion d’une représentation de Deburau, pièce abordant justement la question du lien père-fils] ».

 

2/ « Monsieur Monet, cher grand ami que j’aime et que je respecte, il faut tout de même que je vous parle, il faut tout de même que vous sachiez des choses.

Je comprends votre lettre – car je connais votre caractère – et je m’explique votre surprise.

Sachez que depuis 2 ans, j’ai les scellés chez moi. Sachez que depuis 2 ans, je cours, non après votre beau tableau, mais après tout ce qui représente pour moi douze années de labeur. Mes livres, mes manuscrits, quelques tableaux et quelques objets d’art – tout ce que j’avais enfin ! tout cela a été éparpillé sans respect, sans bonté – et c’est sur les conseils de mon avocat Maître Albert Clémenceau [frère de Georges Clemenceau, avocat parisien connu pour avoir défendu L’Aurore dans l’affaire Dreyfus] que je tente aujourd’hui de rattraper les choses. Je devais faire cette tentative auprès de vous. Si j’avais eu moins de confiance, on se serait moins moqué de moi.

Je vous ai tenu éloigné de mon chagrin par respect pour vous, Monsieur Monet – Mais si notre grand Mirbeau était encore là [Octave Mirbeau, qui avait permis la rencontre des deux hommes, est décédé un an plus tôt], je lui aurais tout dit, à lui. Il vous aurait parlé de moi. Et vous seriez venu à chacune de mes générales depuis 2 ans. Et j’aurais eu la joie de vous embrasser devant mon père dernièrement. La pensée qu’on ait pu mal vous parler de moi m’est infiniment pénible. J’ai droit à votre estime et à votre affection. Ne vous méprenez pas sur ma conduite. Votre amitié pour moi fait partie de mon bonheur, elle est un sujet de fierté pour moi, j’y tiens, je la réclame et je suis au fond du cœur votre ami tendre et respectueux.

[P.S.] je voudrais avoir la photographie du tableau, de ce tableau, de ce souvenir que je n’aurais jamais considéré comme m’appartenant à moi seul. »

 

Sacha Guitry avait fait la rencontre de Charlotte Lysès (1877-1956) en 1904, avant de l’épouser en 1907. La situation du couple se dégrade progressivement à mesure que les liens entre Yvonne Printemps et Guitry se resserrent, ils se séparent finalement en avril 1917 et leur divorce est prononcé le 17 juillet 1918.

La procédure de divorce avait été houleuse et le tableau offert au couple par Claude Monet fait l’objet d’un litige qui affecte les liens des deux hommes – liens qui avaient déjà été mis à mal lorsque Monet avait croisé Guitry en compagnie d’Yvonne Printemps, alors que le divorce n’était pas encore prononcé. L’incident du tableau contraint Sacha Guitry à réaffirmer la force de cette amitié qui fait « partie de son bonheur ».

Sur le tableau lui-même, la situation est assez complexe : deux toiles sont visibles dans la version remaniée de Ceux de chez nous (Frédéric Rossif, 1952), Sacha Guitry y est filmé dans son bureau de l’hôtel particulier de la rue Élisée Reclus – en fait, reconstruit en studio – et nous présente les « deux tableaux que Monet [lui] a offerts ». L’un des tableaux est le tondo de Nymphéas (rarissime tableau de forme circulaire, Wildenstein n° 1702) offert au couple Guitry/ Printemps (une autre version prétend qu’il a été acheté par Guitry lui-même…), le second est une toile titrée Coup de vent sur la Loire (également référencée Une rafale de vent / La Seine à Port-Villez. Wildenstein n° 1264).

Sans déterminer avec certitude de quel tableau il s’agissait, la présence des deux toiles dans son bureau en 1952 permet de conjecturer que sa « part » de l’œuvre a été rachetée à Charlotte Lysès dans le cadre de la liquidation de la communauté et que la toile en question pourrait être Coup de vent sur la Loire.

Sacha Guitry était par ailleurs propriétaire d’autres tableaux de Claude Monet, parmi lesquels Pommiers en fleurs à Giverny acquis à un « prix d’ami » (50.000 F).

 

Déchirure en marge droite de la première lettre, voir photos.