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[CAMPAGNE DE RUSSIE] – Hippolyte PASSY écrit à sa « chère maman » depuis Koenigsberg

Lettre autographe signée adressée à sa mère, Jacquette Daure, à Bruxelles – Köningsberg [actuelle Kaliningrad], le 4 septembre 1812 – 3 pp. in-4, adresse et marques postales au verso du second feuillet ; mention d’une autre main indiquant la date d’arrivée du 20 septembre.

 

« La marche de Berlin jusqu’ici a été fort fatigante pour moi, les journées sont énormes, les chevaux mal nourris, surtout en Pologne qui est bien le plus vilain pays que l’on puisse voir. »

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Hippolyte PASSY (1793 – 1880) – Économiste, militaire et homme politique 

Lettre autographe signée adressée à sa mère, Jacquette Daure, à Bruxelles – Köningsberg [actuelle Kaliningrad], le 4 septembre 1812 – 3 pp. in-4, adresse et marques postales au verso du second feuillet ; mention d’une autre main indiquant la date d’arrivée du 20 septembre.

Témoignage poignant du jeune Passy, âgé de 19 ans, dix jours avant l’entrée de la Grande Armée dans Moscou

« Tu dois être bien inquiète ma chère maman, car il y a bien longtemps que je ne t’ai écrit, tu dois être cependant bien rassurée sur mon compte et croire que si je ne t’ai pas donné de mes nouvelles, depuis 3 semaines, c’est que j’ai été dans l’impossibilité de le faire depuis Berlin. Jusqu’ici j’ai fait route avec un escadron de marche que je quitte ici pour repartir demain avec un autre corps dans lequel se trouvent quelques houzards du régiment. C’est le motif que j’ai donné au général Loison qui est gouverneur ici, pour obtenir de partir pour l’armée et de changer d’escadron. La marche de Berlin jusqu’ici a été fort fatigante pour moi, les journées sont énormes, les chevaux mal nourris, surtout en Pologne qui est bien le plus vilain pays que l’on puisse voir. J’ai toujours été logé dans des villages, où il était impossible d’écrire, et où il n’y avait pas de poste. J’étais aussi occupé d’une manière si fatigante qu’il ne me restait pas un moment de temps, nous partons à 5 heures du matin, arrivons à 2 de l’après-midi, et depuis lors, il faut faire faire des distributions, et soigner les chevaux, il est vraiment impossible d’écrire autrement que dans les grandes villes les jours de séjour, et lorsqu’il y a des postes françaises, ce qui n’existe pas partout. Je voudrais que tu fusses bien persuadée de cela, et que tu te tranquillises bien […].

J’ai appris ici à mon arrivée qui était hier, que le général Evers était dans la ville [Charles-Joseph Evers, originaire de Bruxelles], j’ai été le voir, j’ai été très bien reçu par lui, il est reparti ce matin pour Wilno [actuelle Vilnius], où il recevra des ordres. Je t’assure que les routes comme celles que nous faisons sont bien ce qu’il y a de plus dur dans le métier. J’aurais été, à mon arrivée au régiment, trois ou quatre mois en route, j’aurai dépensé beaucoup d’argent, et ruiné mes chevaux. J’ai été obligé d’en acheter un en passant en Pologne, qui m’a coûté trente louis, c’est cher, mais le cheval est beau, habitué à la fatigue, à la nourriture du pays, et je ferais bien de n’amener que lui au régiment. J’ai à présent 3 chevaux, mais il y en a un que je laisserai probablement mort en route. Voilà quelle est ma situation présente, tu vois que je te parle beaucoup chevaux, mais c’est vraiment là mon plus grand sujet d’inquiétude et mon plus grand embarras. D’ici à l’arrivée les journées sont de 10 à 12 lieues, et dans un pays où l’on ne trouve pas tout ce qu’on veut, mais je suis content, car j’espérais avoir rejoint avant que la guerre soit finie, ce qui me serait bien avantageux ; sans cela j’enragerais bien d’avoir passé le temps de la campagne sur les grandes routes et dans les sables de Pologne. L’armée a des corps qui sont à près de 300 lieues d’ici. Tu vois qu’il me reste encore du chemin à faire et que je ne serai pas là avant quelque temps. […] »

 

Futur ministre des Finances de Louis-Philippe Ier, Hippolyte Passy était le fils d’un receveur général des finances français alors en poste à Bruxelles, et le neveu par sa mère du comte Hector Daure, ancien ordonnateur en chef de l’armée d’Orient et ministre de la Guerre et de la Marine de Joachim Murat à Naples, alors ordonnateur en chef de la Grande Armée en Russie. Le jeune Hippolyte Passy fit toute la campagne de Russie comme aspirant dans le 8e régiment de hussards, et eut un cheval tué sous lui lors de la retraite. Il participa alors à la campagne d’Allemagne et fut blessé à plusieurs reprises. Il s’exila alors un temps en Amérique, puis revint en France poursuivre ses études. Il se vit confier trois fois le ministère des Finances (1834, 1839-1840 sous la Monarchie de Juillet, et 1848-1849 sous la Seconde République) et une fois celui du Commerce et des Travaux publics (1836). Cependant, d’un caractère ombrageux, il s’aliéna le prince président futur Napoléon III qui le renvoya – il se retira alors de la vie politique et se consacra à des travaux d’économie politique, prenant position contre la colonisation, l’esclavage, et en faveur du libre-échange.

Traces d’usure, quelques trous d’épingle, voir photos.