Charles BAUDELAIRE – Longue lettre adressée à sa mère, à propos de littérature et d’ennui
Lettre autographe signée « Charles » adressée à sa mère – [Bruxelles], vendredi 3 février 1865 – 5 pp. in-8, conservée dans un étui rigide de maroquin rouge sombre, titre sur le premier plat avec inscription Charles Baudelaire . Lettre à sa mère en lettres dorées.
« Quand même, j’aurais beaucoup d’argent, je ne partirais pas. Il ne s’agit pas seulement de Bruxelles ; il s’agit de Paris ; il s’agit d’affaires ; il s’agit de littérature. »
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Charles BAUDELAIRE (1821 – 1867) – Poète
Lettre autographe signée « Charles » adressée à sa mère – [Bruxelles], vendredi 3 février 1865 – 5 pp. in-8, conservée dans un étui rigide de maroquin rouge sombre, titre sur le premier plat avec inscription Charles Baudelaire . Lettre à sa mère en lettres dorées.
« Je sais bien par moi-même quelle horrible torture c’est que l’ennui. Je me considère ici comme en prison, ou en pénitence. J’aspire à sortir de pénitence. »
Lettre exceptionnelle du poète, « en pénitence » dans une Belgique qu’il exècre
« Ma chère mère,
J’ai été pris par un rhume affreux, qui m’a rendu la pensée et l’écriture impossibles pendant plusieurs jours.
La lettre que tu m’as écrite au commencement de Janvier m’avait singulièrement ému. Apprendre que tu avais échappé à un danger, te figures-tu l’effet que cela a dû produire sur moi ? Apprendre en même temps la maladie et la guérison ! Il m’a semblé que je venais d’échapper, moi aussi , à un très grave danger. Je ne te cacherai pas un très honteux sentiment que j’ai éprouvé, un sentiment égoïste. J’ai été bien aise que tu m’aies caché le mal ; j’en aurais trop souffert. Mais cette guérison, est elle bien vraie, bien certaine ? Renseigne moi là-dessus ; Tu me dis que tu as rattrapé une santé que tu ne connaissais plus depuis longtemps, que tu marches et que tu manges ; il y a là de quoi me remplir de joie ; mais prends-tu bien toutes les précautions, pour ne pas faire une rechute, pour faire durer cette santé ?
J’étais donc plein de sécurité, quant à toi, du moins, sachant bien que tu t’ennuyais t’ennuyais t’ennuyais, mais plein de confiance dans ta patience et dans ton courage. Et puis tout d’un coup, est arrivée l’autre lettre, celle où tu me parles d’une manière si terrible de ton ennui, de ta solitude et de ton découragement, enfin de Paris même ! Tu m’as causé un bien vif chagrin. Mais tu as bien fait. J’aime savoir tout ce que tu penses, même quand c’est désagréable. Et puis cette lettre m’a rendu honteux. C’est à moi qu’il appartient évidemment de te consoler et de te désennuyer. Je n’ai jamais été si malheureux de ne pas pouvoir faire immédiatement ma volonté. Si j’avais pu partir tout de suite, je l’aurais fait. Mais comment faire ? Quand même, j’aurais beaucoup d’argent, je ne partirais pas. Il ne s’agit pas seulement de Bruxelles ; il s’agit de Paris ; il s’agit d’affaires ; il s’agit de littérature. Ce mois-ci, je le crois sincèrement j’aurai des nouvelles importantes, et quand je te parlerai de livres vendus, tu pourras dire il est près de retourner à Paris, et quand je t’écrirai de Paris, tu pourras dire : il va revenir près de moi.
Je sais bien par moi-même quelle horrible torture c’est que l’ennui. Je me considère ici comme en prison, ou en pénitence. J’aspire à sortir de pénitence [le thème de la pénitence est repris dans la lettre à Madame Paul Meurice, datée du même jour : « je me suis mis en pénitence, jusqu’à ce que je sois guéri de mes vices et jusqu’à ce qu’une certaine personne chargée de mes affaires littéraires à Paris, ait résolu certaines questions »]. Je t’assure que la prison belge est plus dure pour moi que celle d’Honfleur pour toi. Tu es dans une jolie habitation et tu ne vois personne. Moi je n’ai pas de livres, je suis mal logé ; je suis privé d’argent, je ne vois que des gens que je hais, des gens mal élevés, qui ont l’air d’avoir inventé une bêtise spéciale pour eux-mêmes, et tous les matins, je vais, palpitant chez la concierge, pour savoir s’il y a des lettres, si mes amis s’occupent de moi, si mes articles paraissent, s’il y a de l’argent, si la négociation de mes livres est finie et puis rien, jamais rien. Ancelle à qui j’avais donné trois commissions que je considère, moi, comme importantes, ne m’a pas écrit depuis un mois (que cela ne te pousse pas à lui écrire). Je donnerais je ne sais quoi pour trinquer dans un cabaret du Havre ou de Honfleur avec un matelot, un forçat même, pourvu qu’il ne fut pas belge. Quant à revoir la maison si gaie où habite ma mère, mes livres et mes collections, c’est une joie à laquelle je n’ose pas rêver.
J’omets parmi tous mes ennuis, les lettres des créanciers de Paris, les seules gens qui m’écrivent. Et à propos de mes collections, dis-moi donc combien il y a là-bas de caisses à moi, non ouvertes ; est-ce une, deux, ou trois ? Et puis si les murs sont humides ? Ce qui m’a le plus étonné dans ta navrante lettre, c’est l’idée de revoir Paris. Ce rêve bizarre me prouve ta santé. Voilà tout ce que j’y trouve de consolant. Mais d’ailleurs, quelle immense folie ! Dans cette saison ! Dans un déluge d’eau, de boue et de neige ! Paris n’est beau que sous le soleil., avec ses merveilleux jardins. Enfin, pense un peu à moi, à mon inquiétude, si je te savais, vieille et seule , dans ce chaos. J’y ai toujours peur, moi ! Vraiment, je ne dormirais plus.
Voilà 5 heures. Il vaut mieux t’écrire une lettre imparfaite que ne rien t’envoyer du tout . Je t’embrasse de tout mon cœur, et je m’appliquerai à t’écrire deux fois par semaine. La Revue de Paris dégringole. Encore une perte d’argent, non pas seulement pour tout ce qu’elle a à moi, mais même pour le peu qui y a paru [en décembre 1864, la Revue de Paris avait publié six poèmes en prose, dont Les Yeux des pauvres, Le Port et Le Miroir]. »
Le 24 avril 1864, Charles Baudelaire était parti pour la Belgique avec le projet d’y tenir une série de cinq conférences au Cercle artistique et littéraire, mais aussi d’entrer en relation avec Albert Lacroix, qui venait d’éditer Les Misérables (1862). Après des démarches infructueuses auprès des éditeurs locaux, Lacroix et Verboeckhoven, Baudelaire envisage de rentrer à Paris, mais reste finalement « en pénitence » à Bruxelles, qui le tient à distance de ses vices et lui permet de nourrir ses ambitions éditoriales.
Dans la lettre à Narcisse Ancelle du 8 février, Baudelaire revient sur cette lettre et sur la question de la santé de sa mère qui l’a fortement marqué : « Ma mère m’a écrit une lettre charmante et pleine de sagesse. Quelle patience ! et quelle confiance en moi ! Saviez-vous qu’elle a été malade et subitement restaurée. Par bonheur pour moi, j’ai su les deux nouvelles, la bonne et la mauvaise à la fois. »
Le thème de l’ennui, que Baudelaire a en partage avec sa mère, devient récurrent dans sa correspondance depuis 1864, ses protestations sont parmi les plus insistantes : « je m’ennuie mortellement » (12 février 1865, à Narcisse Ancelle), « J’aime mieux mon ennui que la distraction, causée par des conversations insipides. » (21 décembre 1865, au même), « Je m’ennuie et je souffre le martyre. J’ai rompu toute espèce de relations. J’aime encore mieux une solitude absolue que les compagnies brutales, bêtes, et ignorantes. » (30 novembre, au même), « Je m’ennuie et je t’embrasse » (3 septembre, à sa mère), « …j’ai retrouvé mon ennui, mes indigestions, mes fièvres et mes névralgies. Observez que dix jours de Paris et de Honfleur m’avaient rendu à la jeunesse. [Baudelaire avait séjourné en France du 4 au 15 juillet et rendu visite à sa mère à Honfleur]. » (28 septembre, à Hippolyte Lejosne).
Références : Baudelaire – Correspondance, T. II, pages 445-447, Pléiade.
Baudelaire. Lettres à sa mère, pages 387 et 388. Catherine Delons – Éditions Manucius.
Une petite fente en marge haute du premier feuillet, une perforation due à l’encre, voir photos.




