Émile ZOLA – Précieux témoignage d’un moment-clef de l’affaire Dreyfus
Ensemble de deux lettres autographes signées d’un « Z », qui veut dire Zola, adressées depuis son exil londonien à son éditeur Georges Charpentier ou à son épouse.
« Mon seul espoir est dans la force de la vérité. »
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Émile ZOLA (1840 – 1902) – Écrivain, romancier et journaliste
Ensemble de deux lettres autographes signées d’un « Z », qui veut dire Zola, adressées depuis son exil londonien à son éditeur Georges Charpentier ou à l’épouse de celui-ci.
Exceptionnelle réunion de deux lettres relatives à l’affaire Dreyfus
Ces deux lettres se situent à un moment crucial de l’affaire Dreyfus, aux lendemains de la mort de Félix Faure, survenue le 23 février, et juste avant la révision du procès. Émile Zola écrit depuis l’Angleterre, où il s’est exilé après sa condamnation et le rejet de son recours.
Le 3 juin, la Cour de cassation se prononcera pour la révision et Zola rentrera en France le 5 au matin. Lors du procès de Rennes, qui s’ouvre le 7 août, Dreyfus est de nouveau jugé coupable, mais avec des circonstances atténuantes, et est condamné à 10 ans de réclusion, avant d’être gracié par Émile Loubet en septembre, notamment sur l’insistance de Waldeck-Rousseau. Ce n’est qu’en juillet 1906 que l’innocence de Dreyfus sera proclamée et qu’il sera réintégré au grade de lieutenant-colonel.
– Lettre autographe signée adressée à son ami et éditeur Georges Charpentier – [Upper Norwood], Mardi 28 février 1899 – 4 pp. in-8.
« Mon seul espoir est dans la force de la vérité. »
« Mon vieil ami, que d’évènements, vous avez raison, et que de bons évènements ! [Zola fait ici probablement allusion à la nomination d’Émile Loubet, après le décès de Félix Faure, hostile à la révision du procès] C’est lorsque nous semblons toucher le fond de l’abime, que la fortune nous enlève de nouveau d’un coup d’aile. On peut désormais reprendre quelque espoir.
Ce n’est pas que je devienne optimiste, car beaucoup de choses me semblent rester obscures, et je crains les abominations dernières. Tant que la Cour n’aura pas rendu son arrêt, je croirai possibles les pires infamies. Sans doute la situation a beaucoup changé depuis l’élection de Loubet et l’imbécile folie de Déroulède, mais tant que Dupuy sera au pouvoir je croirai quelque escamotage, je n’ose dire certain, mais probable. Nos amis auraient grand tort de chanter victoire. Enfin, il se peut que je me trompe.
Mon intuition est de rentrer à Paris dès que l’arrêt de la cour sera rendu, et quel qu’il soit. Labori, consulté, est aussi de cet avis. Il faut en finir. Je commence par devenir enragé dans la solitude où je suis. Ce n’est pas qu’il me déplaise de vivre seul, au contraire : les jours où les dépêches ne me jettent pas trop hors de moi, je travaille admirablement bien. Mais ce qui me tue, c’est l’incertitude où je suis depuis des mois, ne pouvant ni prévoir ni régler mon existence. J’aurais dû tout de suite m’installer à l’étranger pour un an, avec les miens et j’aurais ainsi bravé la fortune.
Enfin, dans quelques semaines, je vous reverrai. Mais il n’est point dit que ce ne sera pas pour de nouveaux ennuis. Mon seul espoir est dans la force de la vérité. Si l’enquête n’est pas supprimée, si l’on ne parvient pas à l’empêcher d’éclater en plein jour, nous sommes certainement sauvés.
Mais, vous avez raison, mon vieil ami, nous vivrons longtemps encore sur des ruines. Et notre vie va être changée, tellement l’ouragan aura fait de désastres. […] »
« L’imbécile folie Déroulède » : le 18 février, Émile Loubet avait remplacé Félix Faure, mort deux jours plus tôt, dans les circonstances que l’on sait. La succession avait eu lieu sans passage par les urnes, puisque Loubet, alors président du Sénat, avait été choisi par l’Assemblée. Paul Déroulède, profitant des obsèques de Félix Faure, le 23 février 1899, avait entrepris un coup d’État, qui s’était soldé par un échec.
Charles Dupuy (1851-1923), qui préside le Conseil des ministres du 1er novembre 1898 au 12 juin 1899, sous Faure et Loubet, s’oppose à la révision du procès.
Fernand Labori (1860-1917) sera le défenseur de Zola et de Lucie et Alfred Dreyfus au procès de Rennes en 1899. Le 14 août, il sera blessé lors d’un attentat comme il se rendait au tribunal et sera écarté des débats pendant une semaine.
– Lettre autographe signée adressée à Marguerite Charpentier – [Upper Norwood], Jeudi 20 avril 1899 – 4 pp. in-8.
« Quel pauvre grand pays, et comme il nous faut l’aimer ! »
« Vous souffrez de l’affaire comme nous tous, et les déchirements dont vous vous plaignez ne sont devenus graves que grâce à l’affolement où nous sommes. Il faut attendre que le calme se fasse, que je puisse rentrer, et j’espère bien que tout sera pansé et guéri.
Mais quand rentrerai-je grand Dieu ! et dans quelles conditions ? Je pense que ce sera vers la fin du mois prochain. Seulement, ne sera-ce pas pour reprendre la lutte, avec plus d’acharnement que jamais ? Je suis loin d’être optimiste, je suis à peu près convaincu que la révision sera rejetée. Aurons-nous l’annulation ? Ou bien tentera-t-on d’en finir par la grâce dont vous parlez, et qui serait à moyen terme bien fâcheux pour tout le monde , laissant la question éternellement en suspens ? La vérité est que j’ai renoncé à prévoir et à comprendre. J’attends, aucun dénouement ne me surprendra, et je suis prêt à faire mon devoir jusqu’au bout, quel qu’il puisse être.
Je me porte heureusement bien. Je travaille, je tâche de finir mon roman avant de rentrer à Paris [son roman Fécondité, premier opus du cycle des Quatre Évangiles, dont il ne publiera que les trois premiers]. Ce serait une bien grosse préoccupation de moins. Le grand silence, l’absolue solitude où je vis, ne me sont pas lourds, et je ne souffre que des dépêches de France, qui, chaque matin, m’apportent des monstruosités nouvelles ; Quel pauvre grand pays, et comme il nous faut l’aimer !
Embrassez votre mari pour moi, quand il vous reviendra d’Italie. Et embrassez Jane également, que j’espère bien retrouver tout à fait d’aplomb, très gaie et très belle. Vous, ma chère amie, ne vous attristez pas, et comptez que la vie répare toujours les blessures qu’elle fait. Je vous embrasse affectueusement. »
Bon état, voir photos.



