Émile ZOLA – Superbe lettre littéraire adressée à Gustave Flaubert
Lettre autographe signée adressée à Gustave Flaubert – Médan, 30 novembre 1878 – 4 pp. sur ou double feuillet in-8 de papier vergé, conservée dans un étui rigide de maroquin noir à grain long, titre sur le premier plat avec inscription Zola en lettres dorées au dos. Cachet de la collection de son ami proche, Edmond Laporte, avec son cachet ex-libris.
« Je viens de lire Augier, Dumas, Labiche, et vraiment il y a une bien belle place à prendre à côté d’eux, pour ne pas dire au-dessus d’eux. »
Réservé
Émile ZOLA (1840 – 1902) – Écrivain, romancier et journaliste
Lettre autographe signée adressée à Gustave Flaubert – Médan, 30 novembre 1878 – 4 pp. sur ou double feuillet in-8 de papier vergé, conservée dans un étui rigide de maroquin noir à grain long, titre sur le premier plat avec inscription Zola en lettres dorées au dos. Cachet de la collection de son ami proche, Edmond Laporte, avec son cachet ex-libris.
Zola réconforte son ami en difficulté et lui décrit ses projets en cours
« Quand vous n’êtes pas là, notre centre nous manque. »
« Justement, mon cher Flaubert, j’allais vous écrire pour vous demander de vos nouvelles, lorsque j’ai reçu votre bonne lettre. Je savais par Maupassant qui est venu passer la journée de dimanche chez moi avec ces jeunes gens, que votre santé était bonne, que le travail allait bien, mais que les affaires marchaient mal ; et je voulais tout au moins vous envoyer une poignée de main.
Charpentier est un lâcheur. Il faut le mettre au pied du mur, pour en obtenir une réponse nette. Vous avez eu tort de ne pas exiger tout de suite de lui un engagement formel. Quand une affaire ne lui plaît pas, il vous traîne jusqu’à ce que vous vous lassiez. D’autre part, le refus de Dalloz ne me surprend pas. Sa boutique est pleine d’ennemis et de trembleurs. Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas une Revue à nous, et qui ait de l’argent. Pourtant, quand vous serez à Paris, il me semble impossible que vous ne trouviez pas un journal pour publier votre féerie, si vous voulez bien vous donner la peine d’en chercher un. Nous vous aiderons tous.
Moi, je n’ai pas bougé d’ici. Je suis toujours au milieu des maçons. Nana marche bien, mais lentement, je n’ai que trois chapitres et demi sur seize. La grande difficulté, c’est que ce diable de livre procède continuellement par vastes scènes, par tableaux où se meuvent vingt à trente personnages − des premières représentations, des soirées, des soupers, des scènes de coulisses ; et il me faut conduire tout ce monde, les faire agir et parler en masse, sans cesser d’être clair, ce qui est souvent une sacrée besogne. Enfin, je ne suis pas mécontent, je crois que c’est très raide et très bonhomme à la fois. Mon ambition est de montrer la popote des putains, tranquillement, paternellement. Mais je ne serai pas prêt avant un an.
Quant au drame de L’Assommoir, je ne crois pas qu’il passe avant le milieu de janvier. Nous n’avons pu encore trouver une Gervaise ; on finira par prendre la première femme venue. Les autres rôles sont distribués assez mal. D’ailleurs j’ai formellement refusé d’assister aux répétitions pour me désintéresser le plus possible de l’aventure. J’irai simplement aux cinq ou six répétitions générales. Il y aura de très beaux décors ; j’ai vu les maquettes. Peut-être décrochera-t-on un succès, ce dont je serais content, pour la monnaie et pour la publicité. Autrement, je m’en fiche !
Si vous ne rentrez qu’au milieu de février, je serai à Paris un mois avant vous, car je compte quitter Médan vers le 10 janvier. Ma maison sera couverte. D’ailleurs, dès avril, je compte revenir ici, pour donner un bon coup de collier. Je suis toujours très tourmenté par l’idée de faire du théâtre. Je viens de lire Augier, Dumas, Labiche, et vraiment il y a une bien belle place à prendre à côté d’eux, pour ne pas dire au-dessus d’eux.
Aucune nouvelle de Goncourt, de Tourguénieff, ni de Daudet. J’ai écrit à Goncourt qui ne m’a pas répondu. Les jeunes gens m’ont appris qu’il travaillait ferme à son roman des deux clowns ; il veut être prêt en mai. Quant à Daudet, il serait souffrant et triste. Nous avons tous besoin de nous revoir chez vous. Quand vous n’êtes pas là, notre centre nous manque.
Je vous écrirai dès mon retour à Paris, pour vous donner des nouvelles de L’Assommoir. Jusque-là bonne chance et bon travail, mon ami. Faites-nous de beaux livres, cela vous consolera, si vous avez des chagrins. Quand le travail marche, tout marche. Et vous n’en êtes pas moins un bien grand écrivain, notre père à tous, même si on vous embête.
Ma femme vous envoie ses vives amitiés. Bien affectueusement à vous.
[P.S.] Je vous aime beaucoup, mais permettez-moi de ne croire à la parole de Bardoux que lorsqu’il l’aura tenue. »
Zola évoque en introduction « la féérie » de Flaubert, sa pièce de théâtre intitulée Le Château des cœurs conçue comme une féérie philosophique, écrite en collaboration avec Louis Bouilhet, dans laquelle l’écrivain place des espoirs d’adaptation théâtrale. Jusque là, Le Candidat avait été son unique pièce jouée au théâtre, au Vaudeville en 1874, mais n’avait tenu que le temps de 4 représentations… C’est dire si ce projet lui tenait à cœur. Sa déception en fut d’autant plus grande qu’il ne s’était heurté qu’à des refus, en raison notamment de l’extravagance coûteuse des décors qui terrifiait les directeurs des théâtres : en 1863, celui de Fournier au théâtre de la Porte Saint Martin et d’Holstein au théâtre du Châtelet, de Noriac au théâtre des Variétés (1864), de Chilly et Duquesnel à l’Odéon (1866), et ce, malgré l’intervention de George Sand.
En 1878, il sollicite de nouveau Dalloz, par l’intermédiaire d’Ernest Daudet, pour une publication dans La Revue Française, mais connaît un nouvel échec. Il semble qu’au moment de cette lettre, Charpentier lui ait annoncé la publication de sa féérie dans la Revue Moderne, qui sera fondée en avril 1879 et dans laquelle Le Château des cœurs trouvera finalement sa place, du 24 janvier au 8 mai 1880, grâce à la persévérance de Guy de Maupassant. Le texte sera publié avec des illustrations qui feront dire à Flaubert que « peut-être Le Château des cœurs paraîtra au jour de l’an avec des illustrations puisqu’il m’est impossible de lui donner des décors ; cela est un de mes chagrins littéraires – est-ce un chagrin ? – de ne pas voir sur les planches le tableau du cabaret et celui du pot au feu. » Judith Gautier, évoquant les réunions de son père Théophile avec Louis Bouilhet et Flaubert, nous confirme que « le désir de faire représenter une féerie satirique et philosophique le hantait et il [leur] en parlait souvent. »
Zola évoque ensuite largement ses propres projets : les difficultés rencontrées pour découper l’action en scènes multiples, animées de nombreux personnages, dans Nana, qui paraîtra en volumes chez Charpentier en 1880, après une parution en feuilletons dans Le Voltaire l’année précédente ; ainsi qu’un projet d’adaptation de L’Assommoir au théâtre, après sa parution chez Charpentier en 1877. À ce sujet, probablement par délicatesse pour son ami, Zola affirme « se désintéresser le plus possible de l’aventure », mais en réalité, il participa assez activement à l’adaptation de L’Assommoir au théâtre, dont la première aura lieu le 18 janvier 1879 au théâtre de l’Ambigu-Comique et rencontrera un vif succès avec 254 représentations successives.
Bon état, voir photos.



