Félicité de LA MENNAIS – Lettre exceptionnelle au baron d’Eckstein (1834)
Lettre autographe signée adressée au baron Ferdinand d’Eckstein – La Chesnais, le 23 juin 1834 – 4 pp. ½ sur un double feuillet et un feuillet simple in-4, nom et adresse du destinataire.
« A mes yeux, les mêmes lois, modifiées seulement par la nature des êtres qu’elles régissent, mais immuables en soi, gouvernent l’univers entier depuis l’ange jusqu’à l’atome, et ces lois ne sont que les lois de Dieu même. »
850€
1 en stock
1 en stock
Félicité de LA MENNAIS (1782 – 1854) – Prêtre, écrivain et philosophe
Lettre autographe signée adressée au baron Ferdinand d’Eckstein – La Chesnais, le 23 juin 1834 – 4 pp. ½ sur un double feuillet et un feuillet simple in-4, nom et adresse du destinataire.
Superbe lettre écrite deux jours avant la publication de l’encyclique condamnant Paroles d’un croyant
« Je regrette beaucoup, mon cher ami, que nous ne puissions avoir quelques longues conversations sur plusieurs points d’une grande importance, mais aussi d’une vaste étendue, sur quelques-uns de ces points-bases, pour ainsi dire, où viennent s’appuyer des masses entières de doctrine. Toutes mes idées s’enchaînent, étroitement, elles forment un tout dont je ne saurais rien détacher. A mes yeux, les mêmes lois, modifiées seulement par la nature des êtres qu’elles régissent, mais immuables en soi, gouvernent l’univers entier depuis l’ange jusqu’à l’atome, et ces lois ne sont que les lois de Dieu même. Je me plais à les suivre le long de cette échelle mystérieuse, semblable à celle de Jacob, dont le pied repose sur les éléments terrestres les plus simples et dont le sommet va se perdre dans les profondeurs de l’être infini. L’ouvrage que j’espère achever contiendra une exposition telle quelle de cette grande synthèse. Ce qui me retarde en ce moment, c’est la partie physique, qui demande de ma part des études sévères et multiples. Le reste est à peu près fini. Quand tout le sera, j’aurai fait un livre plein d’erreurs et de larmes sans doute, mais où se trouveront aussi, je crois, des vérités fécondes et propres à aider de nouveaux efforts de l’esprit humain.
Je viens à présent aux questions que vous m’adressez. Dieu me garde d’opérer, même par la pensée, une scission quelconque dans le genre humain que Dieu a crée un, et qui n’est quelque chose que dans son unité et par son unité. Les petits et les grands, les faibles et les forts, les ignorants et les savants, les pauvres et les riches, tout cela c’est l’homme, l’homme que J .C. est venu réhabiliter, sans aucune distinction d’individus. Il les a tous aimés d’un même amour, il a versé son sang pour tous. Même avant le péché, on ne peut concevoir parmi les hommes une distribution égale de tous les dons précédents, physiques ou intellectuels, et de tous les avantages extérieurs, sans concevoir en même temps le renversement complet de toutes les lois communes et possibles des êtres. Cette inégalité n’est donc pas un mal, elle est au contraire un très grand bien, car tous sans elle seraient infiniment plus malheureux, et l’on ne comprendrait pas même qu’ils puissent exister. Mais, depuis l’introduction du mal dans le monde, une autre inégalité y est apparue, l’inégalité supposée de nature entre les frères du même père et celle-ci a été soutenue théoriquement par M. de Maistre, écho en cela d’une longue tradition d’inhumanité dans laquelle Aristote forme un anneau remarquable. De cette inégalité de nature résulte une inégalité de droit, les uns étant naturellement et par le seul fait de leur naissance destinés à commander, et les autres naturellement destinés à obéir. De là, presque tous les maux qui ont inondé la terre, car les passions n’en sont ni la première (logiquement parlant) ni la plus funeste source. ; c’est la corruption du droit, par ce qu’elle les éternise en les légitimant. Il n’a fallu rien moins que la puissance divine du Christ, pour ramener sur la terre l’égalité et la fraternité humaine, égalité de nature, égalité primitive de droit, dont la notion et le sentiment semble, de nos jours mêmes, s’être perdu de nouveau parmi ceux qui gouvernent, tandis qu’il est au contraire devenu plus vif parmi ceux qui sont gouvernés, et c’est la vraie raison, la raison première de la guerre qui existe entre eux. Je le répète, l’égalité de droit, qui laisse subsister toutes les autres inégalités inhérentes à la nature de l’homme et de la société, et les protège en les enfermant, pour ainsi dire, dans la vaste enceinte de ce droit même égal pour tous ; cette égalité est la seule que j’admette et que j’aie jamais admise. La liberté n’en est qu’une conséquence, et elle n’est pour chacun que la pleine jouissance de ce droit égal pour chacun, droit spirituel, droit matériel, droit de penser, de vivre, d’agir et de posséder, sans crainte et sans trouble, ce qui a été acquis légitimement. Je ne veux donc rien niveler, rien abaisser, mais je voudrais élever beaucoup, je voudrais que tous progressivement puissent monter d’échelon en échelon à un état meilleur. Je voudrais qu’au lieu de s’armer pour le riche contre le pauvre, les lois eussent des entrailles pour celui-ci ; je voudrais qu’on lui facilitât tous les moyens de sortir de sa misère, non par le pillage, mais par le travail, qu’une instruction bien distribuée rendrait plus fécond ; je voudrais qu’on brisât les barrières que, de tous côtés, on élève autour de lui, comme pour l’emprisonner dans une indigence éternelle. Et c’est ici que je dirai ce que j’appelle le peuple. J’appelle peuple cette classe malheureuse déshéritée en partie des droits communs, cette classe souffrante, qui ne possède rien et ne possèdera jamais rien, aussi longtemps que des lois odieuses lui enlèveront toute faculté réelle d’acquérir, de se créer à la sueur de son front une propriété ; cette classe méprisée, repoussée des autres et qui forme cependant un 86 centièmes de la race humaine, car telle est partout à peu près la proportion des pauvres aux riches, et j’entends par pauvre celui qui, vivant de son travail, a besoin d’être assisté pendant une partie de sa vie,, et meurt sans laisser de quoi se faire enterrer. Certes, en Angleterre, comme en France et ailleurs, la charité apporte quelque adoucissement à ces maux ; mais ce qu’elle fait est peu de chose, et il est impossible qu’elle fasse plus, parce qu’elle n’est destinée à remédier qu’aux maux qui sont dans la nature, et qu’elle est impuissante à réparer ceux que l’homme se fait à lui-même, à ceux qui naissent des vices de la société faussement constituée, faussement gouvernée, faussement administrée. Je n’entreprendrai point de vous exposer ici mes vues à ce sujet ; le temps et l’espace me manqueraient. Je dirai seulement qu’il existe un type social, et que, bien qu’il ne doive jamais être parfaitement réalisé sur la terre, on doit néanmoins toujours le présenter aux hommes et aux peuples comme le but auquel ils doivent tendre. C’est mal raisonner que de dire : cette perfection n’est pas de ce monde. Il est vrai qu’elle n’est pas de ce monde, mais soyez tranquille, on en rabattra toujours assez, et le moindre mieux obtenu, n’est qu’un pas fait vers le terme qu’on n’atteindra jamais. Il ne s’agit pas d’arriver, il s’agit d’approcher, en avançant toujours dans la même direction. J’aurais encore mon cher ami, une infinité de choses à ajouter ; mais c’est assez, pour aujourd’hui, vous fatiguer de mes discours. Je viens de lire votre article sur l’ouvrage de M. Lacordaire [Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais, dans lequel celui qui avait été son disciple désavoue La Mennais]. Vous traitez sévèrement ce pauvre jeune homme, je le plains, moi, sincèrement, ne pouvant quoiqu’il fasse, oublier les relations que nous avons eues ensemble. Au reste, ce que je remarque, dans ce que j’ai lu de vous depuis un an, c’est un immense progrès de style ; notre langue vous est devenue tout-à-fait familière , vous en avez saisi le génie et maintenant elle obéit docilement à votre pensée et se prête sans effort au mouvement poétique de votre belle et riche imagination. Tout à vous de cœur. »
En avril 1834, Félicité de Lammenais avait publié Paroles d’un croyant, qui allait marquer sa rupture avec l’Église. Fermement condamné par le pape Grégoire XVI dans l’encyclique Singulari Nos publiée deux jours plus tard, ce livre eut un écho retentissant parmi ses contemporains.
Dans le catalogue de Benjamin Fillon, cette lettre y est décrite comme « des plus remarquables, où [La Mennais] expose ses théories humanitaires et s’élève contre la doctrine de l’inégalité de nature d’où résulte une inégalité de droit. »
Déchirure au cachet, sans atteinte au texte, voir photos.