Henri de RÉGNIER (1864 – 1936) – Écrivain et poète.
Manuscrit autographe signé [1897] – 3 p. ½ sur 4 feuillets in-4, à l’encre violette.
Critique du recueil de poésies de Jean Lorrain, L’Ombre ardente
« Ce sont les poèmes de la Forêt Bleue et du Sang des Dieux que nous retrouvons en partie dans l’Ombre Ardente de M. Jean Lorrain. D’autres pièces s’y sont jointes pour composer le volume que publie aujourd’hui le subtil écrivain de tant d’œuvres dissemblables et toutes curieuses chacune par son mérite particulier. Je connais peu d’esprits plus divers que M. Lorrain. Il y a en lui, pour le définir sommairement, un conteur et un satiriste (je parlerai du poète). Le satiriste est brillant, spirituel, féroce, souvent profond, peintre des mœurs et des ridicules du temps, avec une verve et une clairvoyance singulières. Sa satire va plus loin que les apparences dont elle joue, elle est psychologique et touche à des jointures secrètes de l’âme contemporaine. Il connaît la mécanique des pantins de la Petite Classe. Il est le la Tour et le Beaudoin de ces marionnettes mondaines ou littéraires. M. de Goncourt l’aimait beaucoup et l’admirait. Cette observation pénétrante, M. Lorrain l’a répandue en de nombreux dialogues que l’on connaît, en des portraits que l’on n’oublie pas, en innombrables chroniques où le fait et l’homme du jour apparaissent en leur comique ou leur bizarrerie, travail fiévreux, attentif, continuel, qui semble par sa dispersion même avoir peut-être empêché M. Lorrain de concentrer son talent en une œuvre plus une où il apparaîtrait, je ne dis pas plus évident, mais mieux résumé, et si l’on peut dire, en pied. On dirait que le souci de se condenser commence à prendre M. Lorrain. Il nous donna , il y a peu, M. de Bougrelon, cette caricature surprenante, tracée avec une sûreté et un mordant uniques et qui est vraiment une espèce de chef d’œuvre impertinent, debout la moustache cirée, le bandeau sur l’œil et la canne à la main. […] Si M. Lorrain a fréquenté et décrit tous les mondes il a aussi connu maint paysage. Ses notes de voyage sont d’un peintre subtil. Les aspects y revivent avec netteté, les campagnes s’étendent, les villes grouillent, les ports y sont avec la mer, les promenades avec les costumes, l’Espagne avec ses danseuses, l’Algérie avec ses palmiers. Il visite les bouges et hante les musées, car M. Lorrain est un amateur d’art passionné. Il en aime les manifestations curieuses et baroques ; il a un goût du bizarre et du saugrenu ; il aime le bibelot énigmatique, bijou contourné ou verrerie chatoyante, et le tableau singulier, visage hypocrite, bouche douteuse. Beaucoup des vers de l’Ombre Ardente portent le signe de cette préoccupation. Il y évoque des tableaux réels et imaginaires. […] »
Cette critique littéraire a été insérée dans la chronique « Poèmes » au Mercure de France (1896-1897), T. XXIV, n°94 d’octobre 1897, pages 227-229.
Bon état, voir photos.

