Loading...

Juliette DROUET – Ceci n’est pas une petite lettre

Lettre autographe adressée à Victor Hugo, exceptionnelle par son format et son contenu – Paris 10 octobre 1870. Lundi matin 11h – 4 pp. in-32 (6,5 x 10,3 cm).

 

« tout cela, mon pauvre bien aimé, peut augmenter de beaucoup notre dépense pour peu que le siège soit long et l’hiver rude. »

2 500

Juliette DROUET (1806 – 1883) – Actrice et maîtresse de Victor Hugo

Lettre autographe adressée à Victor Hugo, exceptionnelle par son format et son contenuParis 10 octobre 1870. Lundi matin 11h – 4 pp. in-32 (6,5 x 10,3 cm).

Précieux témoignage de première main des conditions de vie pendant le Siège de Paris

« Cher bien aimé,

Je crains que ta méchante dent ne t’ait pas laissé dormir et de plus que tu n’aies bien froid dans ta chambre sans feu ce matin. Quand j’étais ta voisine je pouvais avoir de tes nouvelles à volonté ; mais maintenant, hélas ! il me faut les attendre jusqu’au soir. Ce n’est pas  de ta faute, je le crois, mais je n’en suis pas plus contente pour cela. Je ne suis pas non plus contente de la prétention de notre hôte à vouloir nous fournir le bois que nous brûlerons à raison de quatre francs les cent kilos ou deux francs le panier. J’ai eu beau réclamer la liberté des bûches on n’en a tenu aucun compte sous prétexte que c’est la règle à l’Hotel du Pavillon de Rohan il paraît aussi que la disposition des conduits de cheminées ne permet pas de brûler ni charbon ni coke ; tout cela, mon pauvre bien aimé, peut augmenter de beaucoup notre dépense pour peu que le siège soit long et l’hiver rude. Je n’ai pris aucun parti, si ce n’est de donner des ordres pour faire ouvrir les cheminées et les mettre en état de chauffer quand tu voudras. J’attendrai aussi un ordre nouveau de toi pour achever l’approvisionnement de citrons dont je n’ai acheté que six douzaines jusqu’à présent au prix de 18 frs ; je crains qu’un si grand amas de citrons ne finisse par se gâter malgré tous mes soins et de plus il faut quelque chose pour les mettre : panier mannequin ou caisse en bois blanc, ce qui te paraîtra le mieux. Enfin, mon cher bien-aimé, tu me donneras ton avis et je le suivrai ponctuellement trop heureuse de t’obéir en tout. Je t’aime»

Après 19 années d’exil, Victor Hugo est de retour en France le 5 septembre 1870, au lendemain de la proclamation de la République. Il avait quitté Guernesey le 17 août, gagné Southampton, puis Bruxelles, pour arriver à Paris par un train du soir, à la Gare du Nord. Une foule de parisiens l’avait accueilli et assisté à son fameux discours, rappelant qu’il s’était engagé à rentrer « le jour, où la république rentrera ». Depuis son retour – et pendant tout le Siège de Paris, il demeurera chez son ami Paul Meurice, au 5, avenue Frochot, alors que Juliette habite à l’Hôtel du Pavillon de Rohan, 172, rue de Rivoli.

L’armée prussienne et ses alliés ont organisé le Siège de Paris depuis le 20 septembre ; celui-ci durera jusqu’au 28 janvier 1871 et sera évoqué par Hugo dans son recueil de poèmes L’Année terrible (paru en 1872). Dans un témoignage de première main, cette lettre nous dévoile les conditions de vie des parisiens assiégés, leur préoccupations ordinaires et les conséquences, notamment économiques et sanitaires, de leur douloureuse condition.

Juliette doit régler des soucis d’ordre domestique : la fourniture en bois de chauffage et l’achat de citrons, précieux pour leur teneur en vitamine C. Le prix d’un kilo de charbon était de 40c en temps de paix, il passera à plus de 60c en décembre et connaîtra une nouvelle hausse de 40% pendant la crise charbonnière de 1872-1875. Dans un article du Temps du 4 octobre, quelques jours avant notre lettre, le jus de citron avait été présenté comme un remède souverain contre le scorbut qui menace du fait de la malnutrition et d’un froid humide.

Dans Choses vues, recueil de mémoires publié à titre posthume, à la date du 30 décembre 1870, Victor Hugo note : « Ce n’est même plus du cheval que nous mangeons. C’est peut-être du chien ? C’est peut-être du rat ? Je commence à avoir des maux d’estomac. Nous mangeons de l’inconnu. »

 

Bon état, voir photos.