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Marcel PROUST nous rappelle que ‘l’esprit guide la main’

Lettre autographe signée adressée à Maurice Montabré – S.l., [Juin 1920] – 5 pp. in-12, quelques ratures et corrections.

 

« Il est honorable de donner aux hommes leur pain quotidien. En attendant je confectionne de mon mieux ce “Pain des Anges” »

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Marcel PROUST (1871 – 1922) – Écrivain

Lettre autographe signée adressée à Maurice Montabré – S.l., [Juin 1920] – 5 pp. in-12, quelques ratures et corrections.

Marcel Proust, citant Chardin et Racine, se dit artisan du « Pain des Anges »

« Vous faîtes entre les professions manuelles et spirituelles une distinction à laquelle je ne saurais souscrire. L’esprit guide la main. Notre vieux Chardin disait (mieux) on ne peint pas seulement avec son esprit ses doigts mais avec son cœur. Le Et le Vinci disait aussi parlant aussi de la peinture qu’elle est “cosa mentale[chose mentale]. On peut parmi les exercices physiques, en dire autant de l’amour, même le plus physique. C’est ce qui le rend parfois si fatigant. Vous me permettrez de m’autoriser à cette collaboration de la main et de l’esprit, pour vous dire que si je me trouvais dans la situation que vous spécifiez, je prendrais comme profession manuelle, précisément celle que j’exerce actuellement : écrivain. Que si le papier venait absolument à faire défaut, je me ferais, je crois, boulanger. Il est honorable de donner aux hommes leur pain quotidien. En attendant je confectionne de mon mieux ce “Pain des Anges” dont Racine [cf. Cantiques spirituels, IV, troisième strophe] (que je cite de mémoire et sans doute avec bien des fautes) disait :

“Dieu lui-même le compose

De la fleur de son froment

C’est ce pain si délectable

Que ne sert pas à sa table

Le monde que vous suivez.

Je l’offre à qui veut me suivre.

Approchez : voulez-vous vivre ?

Prenez, Mangez, et Vivez !”

Ne trouvez-vous pas que là Racine ressemble un peu à M. Paul Valéry, lequel a retrouvé Malherbe en traversant Mallarmé [sujet cher à Marcel Proust, déjà abordé dans une lettre de juin 1919 adressée à Henri Ghéon : « comme dit M. Paul Valéry en des vers qui me font souvenir des Cantiques de Racine, et où c’est à une poésie digne de Malherbe que vient expirer Mallarmé »]. Veuillez agréer, Monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments très distingués.

P.S. Privé pour Monsieur Montabré, je ne demeure plus depuis longtemps bd Hausmann. Votre lettre a suivi partout ! »

Le journaliste Maurice Montabré (1889-1963) collabore alors à L’Intransigeant et mène une petite enquête sur la question : « si vous étiez obligé, pour une raison quelconque, d’exercer un métier manuel, lequel choisiriez-vous, selon vos goûts, vos aptitudes et vos capacités ? » La réponse de Marcel Proust sera reproduite dans le numéro du 3 août 1920. Ce jour-là, on peut y lire aussi les réponses de Pierre Mac Orlan, Francis Carco, Roland Dorgelès, etc. Le numéro du 30 juillet contenait celles de Pierre Benoit, Branly, Rachilde, Robert de Flers, etc.

On notera que la retranscription de la réponse de Marcel Proust dans L’Intransigeant omet cette phrase retirée : « on peut parmi les exercices physiques, en dire autant de l’amour, même le plus physique. C’est ce qui le rend parfois si fatigant. »

Références : Inédite ainsi, pour la version adressée au journal par Céleste Albaret, cf. Correspondance de Marcel Proust, Philip Kolb. T. V, page 316, Plon, 2023.

 

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