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Victor SEGALEN – Belle et longue lettre de son dernier séjour en Chine

Lettre autographe signée Victor adressée à son fils Yvon – Pékin, 10 juillet 1917 – 6 pp. in-4 (21 x 6,8 cm), sur papier brun avec sceau à l’encre rouge en coin.

 

« Quand je serai revenu, je te montrerai comment l’on pèse les mots, comme les astronomes pèsent les planètes. »

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Victor SEGALEN (1878 – 1919) – Médecin, romancier, poète et ethnographe

Lettre autographe signée Victor adressée à son fils YvonPékin, 10 juillet 1917 – 6 pp. in-4 (21 x 6,8 cm), sur papier brun avec sceau à l’encre rouge en coin.

Témoignage de son ultime séjour en Chine : considérations physico-religieuses

« Mon cher petit Yvon,

Je ne sais comment tu fais, mais tu arrives toujours à glisser dans le courrier une lettre qui nous arrive de 6 à 8 jours en avance sur les lettres de Maman. Tu as du payer les Russes pour cela. Ainsi, c’est toi qui m’a appris le premier que Jean était arrivé, et que l’oncle Joannès partait pour Paris. Et ta dernière lettre, du 20 mai est également la plus fraîche reçue. Malheureusement elle ne me donne pas de très bonnes nouvelles : tu n’auras au maximum que trois prix cette année. C’est fort peu. Et tes notes sont très inégales.

En revanche, tes lettres sont extrêmement intéressantes. Dans celle du 14 mai, tu me dis aussi avoir réfléchi longuement sur la théorie de la création des corps ; et tu conclus que le feu est la puissance supérieure qui nous a créés. Tu as raison de chercher l’origine du monde dans l’essence du monde. Mais il faudra que nous reprenions chacun de ces mots, toi et moi, pour bien voir ce qu’ils signifient. Le feu n’est qu’un mot, – comme « Dieu ». Quand je serai revenu, je te montrerai comment l’on pèse les mots, comme les astronomes pèsent les planètes. Peser est exact, puisque l’on sait le poids de la terre et de tous les corps composant notre système solaire. Pareillement, l’homme ayant inventé les mots, doit toujours savoir les peser. Quand les mots sont bien mis en valeur, à leur valeur exacte, alors il peut s’en servir comme d’un très bon outil de recherche, ou plutôt comme de bonnes étiquettes sur les recherches qu’il a faites.

Ainsi, tu verras que maintenant on approche de l’atome ; et je te montrerai même un spectacle curieux : la danse des molécules, qui sont les plus petites particules de matière sans laquelle puisse exister l’atome. Ces molécules en bondissant sans cesse, produisent dans la matière visible, le « mouvement Brownien », qui les vit le premier, sous le microscope. Ce mouvement échappe à toutes les lois du mouvement des corps dans lesquels nous habitons.

Parmi les mots, il y en a qui ne veulent rien dire : par exemple : création. On voit tout de suite un magicien avec une baguette ; mais on s’aperçoit très vite du truc. Si l’on explique l’origine du monde comme la fabrication d’une horloge, on dit : qui a fait l’horloge ? – un horloger – Mais qui a fait l’horloger ? – et si l’on répond : l’horloger est éternel – on s’aperçoit qu’on n’a rien expliqué du tout. Le monde est assez grand, assez vaste par lui-même pour qu’on n’aille pas chercher un être plus grand que lui.

Tu fais très bien de lire l’évolution de la matière, de Gustave Le Bon. Il a détruit ce que j’appelle un catéchisme scientifique. Quand j’ai commencé à apprendre de la physique et de la chimie, en 1894, on nous enseignait que la matière était indestructible. C’était le catéchisme de l’université. Puis, quand sont arrivés les découvertes des rayons X, en 1895 et 96, et un peu plus tard, celle du Radium ; on s’est aperçu que certains phénomènes n’acceptaient pas le catéchisme scientifique.
J’ai été l’un de ceux qui ont travaillé à cette nouvelle loi, qui brisait l’ancienne ; car à Rennes, j’ai fait tout de suite des expériences sur la pénétration des corps opaques à la lumière, par les nouvelles radiations.

Un catéchisme, c’est une collection d’étiquettes. Mais il est nécessaire de les connaître pour pouvoir les juger. C’est pourquoi je tiens à ce que tu apprennes et que tu saches à mon arrivée le catéchisme catholique. C’est la meilleure façon de connaître ce que les catholiques doivent croire et faire. Tu t’apercevras que bien peu d’entre eux le pratiquent. Mais il faut d’abord le savoir, beaucoup mieux qu’ils ne le font eux-mêmes.

Je vais bientôt partir pour Saigon, d’où je remonterai sur Hanoï. Il faut maintenant m’écrire : Poste restante, Haïphong. Je t’embrasse, mon cher petit Yvon.

[P.S.] Je te charge de l’éducation sportive de Ronan [son petit frère, né à Tien-Tsin, qui aura 4 ans en novembre]. Tu devrais lui apprendre à faire des mouvements gymnastiques tous les matins. »

 

Victor Segalen séjourne alors en Chine pour la dernière fois : arrivé le 25 février, il quitte Pékin pour toujours le 18 juillet 1917 et rejoint Marseille le 2 mars 1918.

Son fils Yvon (1906-2000) est alors âgé de 11 ans : il poursuivra des études de droit pour mener une carrière de banquier, notamment à la Banque de l’Indochine – qui deviendra Indosuez – mais aussi de footballeur d’envergure internationale. Athlète accompli, il jouera deux saisons au Racing Club de France, puis huit au Stade français. Il occupera différents postes en Extrême-Orient et à New York.

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